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Les conséquences psy de l’épidémie sur les adolescents

Après une année de pandémie et l’éventualité d’un troisième confinement qui se précise, l’ensemble de la population est exposé à ce que les spécialistes de la santé mentale nomment la «troisième vague psychiatrique» de la Covid-19. Seulement certains publics sont plus à risques que d’autres. Parmi eux, les adolescents, des «petits», aux jeunes étudiants. En restreignant leur monde, les confinements empêchent le mouvement même de l’adolescence et bouleversent ainsi leur développement, selon Marie Rose Moro (1), professeure de pédopsychiatrie à l’Université de Paris et cheffe de service de la Maison de Solenn. Alors que des pédopsychiatres de plusieurs grandes villes alertaient en décembre sur l’augmentation du mal-être des ados depuis le second confinement, Marie Rose Moro détaille les conséquences de la pandémie sur les jeunes et réclame urgemment une amélioration de la prise en charge.

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Accompagnée de confrères et consœurs, vous alertiez en décembre sur la santé mentale des Français. Vous attiriez plus précisément l’attention sur le cas particulier des adolescents. Pour quelles raisons sont-ils un public à risques ?
Marie Rose Moro.-
Parce que l’adolescence est une phase de transition entre l’enfance et l’âge adulte qui s’accompagne d’un mouvement très intense d’ouverture vers le monde. D’une part, on construit des relations avec les autres, des valeurs, on en a besoin pour savoir qui l’on est. Les camarades et les adultes, autres que les parents, qui entourent l’adolescent l’aident à le faire. D’autre part, on se distancie de son père et de sa mère, on s’y oppose, on se sépare des images enfantines. La pandémie, et surtout les confinements, vont à l’encontre de ce mouvement nécessaire. Confiné, on régresse, on retourne dans sa maison, dans sa chambre, à vivre avec des parents plus contrôlants car souvent inquiets. Avoir des relations amicales, amoureuses, sexuelles, est très compliqué. Le monde se restreint, se referme, avec en plus l’idée qu’il faut s’éloigner des autres, mettre des limites, alors qu’à cet âge, on aime se rapprocher, se toucher, s’embrasser.

Vous alliez jusqu’à dire que cette année bouleversait leur développement…
Oui, la pandémie va à l’encontre de ce mouvement d’affirmation de soi et également de structuration de leur vie par eux-mêmes. L’ado apprend à structurer sa journée, son temps, son corps, sa vie tout seul. Avec mes confrères, nous insistions par exemple sur la situation des jeunes étudiants qui se retrouvent confinés parfois seuls dans de mauvaises conditions. Ceux qui avaient des jobs étudiants ne peuvent plus travailler. Ils mangent mal, dorment mal, ont du mal à se réveiller, à se concentrer sur des cours après plusieurs heures de Zoom. C’est exactement le contraire de ce que l’on doit apprendre à faire à cet âge. Certains jeunes perdent pied, sans oublier que la solitude fait mal.

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Après un an de pandémie, qu’observez-vous sur le terrain chez les ados ?
En temps normal, 8% d’une classe d’âge d’adolescents vont présenter des symptômes psys, autrement dit, 8% vont exprimer une souffrance à un moment donné. Aujourd’hui, il y a plus d’arrivées aux urgences pour des crises suicidaires, dépressives, anxieuses, sans oublier les conséquences des violences intra-familiales et du harcèlement en ligne. Un certain nombre d’ados ont mal vécu le premier confinement et le second les a fait “décompenser”. Mais il y en a aussi beaucoup qui ont bien résisté face à l’adversité. La pandémie a même donné une sorte d’élan vital à certains, a renforcé des envies, fait naître des vocations chez des étudiants en santé, par exemple. Beaucoup se sont engagés, ont visité des personnes âgées. Ceux-là seront marqués positivement par cette année. Ce qui fait du mal aux ados, outre l’incertitude, c’est d’être passif à une période ou être actif fait du bien, valorise, aide à se construire.

La situation est-elle inquiétante, selon vous ?
L’insécurité ambiante est identique à celle ressentie par les adultes, à ceci près que dans le cas des adolescents, elle se présente à un moment de leur vie où ils entrent dans le monde, deviennent actifs, et cela peut entraîner des conséquences à moyen terme. L’environnement actuel les inquiète. Pour eux, tout cela veut dire que le monde est tellement instable qu’une pandémie peut modifier leur vie brutalement en les ramenant à la maison par exemple. Cette incertitude, cette violence, vient donner un coup de massue à une génération qui a connu les effets du terrorisme, qui a des préoccupations écologiques bien légitimes. Ils assistent à une grande précarité du monde. Je le vois en groupe de paroles. Ce qui les ennuie c’est qu’ils entendent qu’ils seraient responsables de la transmission du virus par leurs transgressions et que par ailleurs ils seraient des victimes de l’épidémie, “la Génération Covid” sans pouvoir faire de stage, voyager… Ils sont mécontents, ils disent “occupez-vous de l’épidémie mais ne nous sacrifiez pas !”.

Quelles peuvent être les conséquences à long terme sur les adolescents ?
Une grande majorité d’entre eux vont trouver de l’aide seuls ou avec leurs parents, leurs professeurs ou des adultes bienveillants, et passeront à autre chose. Mais il y a ceux qui sont très fragilisés et n’ont pas pu être soignés. Ils auront besoin d’une aide à moyen terme, pour se reconstruire, gérer les effets de l’incertitude, de cette solitude. Les conséquences pourront être différentes entre les “petits” ados et les étudiants. L’autonomisation des premiers pourra être retardée et les seconds pourront avoir des difficultés à organiser leur vie. Il faut aussi veiller aux phobies scolaires. Le souci est présent depuis bien avant l’épidémie, mais il semblerait que cette année rythmée par les confinements et l’école à la maison, puisse en déclencher chez certains enfants. La scolarisation est désorganisée, ce n’est pas rassurant. Plus que de la maladie, des professeurs ou des notes, certains ados ont peur de ne pas réussir, de ne pas être à la hauteur.

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En tant que parents, comment savoir si son ado ressent un mal être lié à la période ?
Il y a plusieurs signes, qui ne sont d’ailleurs pas spécifiques au virus. Un changement brutal de comportement d’abord. La cas d’un ado doux et tranquille qui devient irritable ou violent, ou celui d’un enfant qui fait beaucoup de sport et arrête subitement, sont des signes. Ensuite, des manifestations directes d’angoisse – boule au ventre, mal de gorge, rougissements – ou plus somatiques avec une grande fatigue, des difficultés à se réveiller le matin, une consommation d’alcool, etc, doivent alerter. Si on assiste à ces démonstrations, il est important d’attendre le moment venu, de ne pas discuter entre deux portes, de s’asseoir avec son enfant et de lui dire que l’on a remarqué qu’il était triste et que nous sommes inquiets. On peut ensuite le faire “valider” notre ressenti en le faisant parler, en lui demandant s’il trouve cela normal.

Quelles solutions d’urgence doivent être mises en place pour éviter des dommages trop importants chez les ados ?
Il faut s’occuper des familles, les premiers protecteurs de l’enfant, les informer, les aider à consulter, reconnaître quand ils vont mal. Il faut aussi renforcer les structures déjà existantes pour les adolescents. Elles sont saturées et insuffisantes, les listes d’attente sont longues. Un enfant qui est déprimé hors covid, qui téléphone pour une consultation et à qui l’on dit qu’on pourra l’accueillir dans six mois, ça n’a pas de sens. Il y a des départements entiers qui ne comptent aucun pédopsychiatre, neuf universités françaises n’ont pas de professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. En comparaison, la Grande-Bretagne compte 15 fois plus d’enseignants que nous… Enfin, il est important de créer un Institut de la santé des jeunes, comme il en existe dans d’autres pays, pour sensibiliser la société avec des campagnes d’information, un endroit où la question de la santé des jeunes est posée, où l’on reconnaît leur malaise et où on fait des recherches sur ces sujets vitaux pour la société. En temps de crise, leur santé doit être un objet qui appartient à tout le monde.

Sans parler de génération sacrifiée, pensez-vous que nous aurons une génération Covid ?
Ils seront dans les livres d’histoire comme ceux qui ont connu le Sida, cela fera partie de leur ADN, mais je ne suis pas pessimiste. Il est de notre responsabilité de ne pas considérer qu’on est entrain de les marquer au fer rouge. Bien sur, la pandémie est un événement marquant, mais le terrorisme aussi. Je dirais qu’ils vont “transformer” cela. Collectivement, nous pouvons faire des choses, réinventer des manières de vivre ensemble. Les jeunes sont les adultes de demain, ils sont précieux et ils sont notre avenir.

(1) Marie Rose Moro est co-auteure avec Julia Kristeva de Grandir c’est croire, (Ed. Bayard), 16,90 euros.

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