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Cinéma : y a-t-il un avenir dans la salle ?

En 125 ans d’existence, l’industrie du film n’a jamais connu de crise semblable à celle qu’elle traverse depuis l’arrivée de la pandémie. En 2020, le cinéma américain a vu sa fréquentation baisser de 80 %. Deux des plus gros réseaux de salles outre-Atlantique sont au bord de la faillite. En France, où les portes sont restées closes 162 jours durant, les entrées ont chuté de 70 % en un an, passant de 213 millions en 2019 à 65 millions en 2020. Alors que la situation sanitaire reste incertaine, qu’espérer pour 2021 ?

Un secteur sous perfusion

«Le sacrifice total de la culture sème un trouble immense. La décision de fermer les salles me rappelle la politique des pays conservateurs dans lesquels on cherche toujours à baisser votre horizon, où l’on vous dit qu’avoir à manger et un toit sur la tête suffit, commente la cinéaste franco-turque Deniz Gamze Ergüven, deux Césars pour Mustang. L’État oublie que la culture est aussi un secteur actif de notre économie.»

Un secteur dont la vitalité et la créativité sont mises à mal par ces mois de stop and go. Depuis début mars 2020, les équipes d’Anne Flamant, directrice du département Cinéma et audiovisuel de la banque Neuflize OBC, qui finance 70 % du cinéma français, ont accordé 150 PGE (prêts à taux zéro garantis par l’État) pour le secteur du cinéma et de l’audiovisuel. Au total, l’enveloppe représente autour d’une centaine de millions d’euros. «Malgré le chômage partiel et les autres mesures mises à disposition, il reste des charges incompressibles à payer et, en l’absence d’activité, la trésorerie fond rapidement. Ces prêts, qui ne rapportent rien aux banques, ont essuyé très peu de refus, mais la situation des entreprises deviendrait très compliquée si la fermeture durait», explique la directrice. À l’instar de Rouge International, la société de Julie Gayet, certaines boîtes de production déjà fragiles avant la pandémie ont cessé leurs activités, mais les aides publiques, inégalées dans le monde (près de 200.000 millions d’euros), permettent à la plupart de se maintenir à flot. Pour l’instant…

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Une production en pointillé

Selon Richard Patry, président de la Fédération nationale des cinémas français, la totalité des quelque 6 000 salles françaises rouvriront : les collectivités territoriales exonèrent souvent de loyer les indépendants et les multiplexes disposent encore des fonds. Mais l’accompagnement à long terme sera nécessaire pour leur survie, et celle de l’ensemble de la chaîne. «Les cinémas ont perdu 1 milliard d’euros sur l’année. Ce qui, pour le Centre national du cinéma (CNC), représente aussi plus de 100 millions d’euros de recettes perdues, qui subventionnaient entre autres de nouveaux films. Les enveloppes actuelles ne compensent en rien les besoins du secteur.»

Le cinéma français aura-t-il les moyens de lancer de nouveaux projets ? Une crainte partagée par Sandrine Kiberlain. «Bientôt les distributeurs ne financeront plus de nouveaux films pour finir le travail de ceux qui ne sont toujours pas sortis ou à peine sortis. C’est désastreux.» Entre ressorties prévues pour les carrières prématurément stoppées (Garçon chiffon, Adieu les cons…) et films dans les starting-blocks (Bac Nord, Slalom…), les plannings du cinéma français afficheraient déjà complets sur dix-huit mois. Producteur et distributeur avec Le Pacte, Jean Labadie a une dizaine de films en attente (ADN, Ibrahim, Le Discours…), et des millions dehors. «On a continué à s’engager sur des films qui se tourneront en 2021 mais, au bout d’une année quasi blanche, malgré La Daronne et trois ou quatre autres films, on commence à être au bout de notre capacité à investir.» Impossible par ailleurs de compenser avec l’exploitation vidéo, dont la rentabilité aurait, selon lui, été divisée par dix ces dernières années à cause du piratage toujours impuni.

Les plateformes sont-elles rentables ?

Dans ce contexte, les plateformes raflent évidemment la mise. Destinés au cinéma, Pinocchio, Brutus vs César ou Forte ont atterri sur Amazon. À la tête de The Jokers, le distributeur et producteur Manuel Chiche a lui aussi zappé la case cinéma, au compte-gouttes, pour assurer le minimum vital. «Mon cœur de métier reste la salle, je peux encore tenir un peu grâce au succès de Parasite, mais il n’y a aucune honte et aucune gêne à avoir vis-à-vis des plateformes si c’est une option viable. Ce qui me préoccupe d’abord, c’est la pérennité de l’équipe et de l’entreprise.»

Pour le producteur, les projets aux budgets compris entre 3 et 7 millions d’euros pourraient être les plus impactés par le changement de modèle. «Les films à petit budget, ceux des talents émergents, qui expérimentent davantage, séduisent encore les chaînes : l’investissement raisonnable permet de multiplier la production pour approvisionner leur canal. En revanche, comme les films dit “du milieu” nécessitent plus de partenaires et des financements complexes, les risques sont plus élevés.» Mais en cas de rachat par une plateforme, le manque à gagner est considérable. «La force du cinéma, c’est sa rentabilité. Aucun film à succès ne générera autant d’argent s’il est vendu directement à une plateforme, pour une somme fixe. En cas de triomphe en salles, les retombées sont sans commune mesure pour les distributeurs, les producteurs ou les acteurs, de plus en plus intéressés aux entrées», analyse Anne Flamant.

Aux États-Unis, où le financement du cinéma n’est pas aussi vertueux que dans l’Hexagone, les majors semblent tout miser sur le streaming. Disney voit en sa plateforme «l’avenir de son entreprise». Le studio y consacre le gros de ses investissements et, poussé par la pandémie, y a diffusé Mulan et Soul en exclusivité. Chez Warner, Wonder Woman 1984 est sorti simultanément sur HBO Max (encore absent en France) et en salles, politique qui perdurera en 2021 pour une quinzaine de ses films (Dune, Matrix 4 ). La machine était déjà en marche mais le Covid a accéléré le mouvement.

Le tapis rouge des Oscars 2020

Repenser l’acte culturel

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, se veut néanmoins rassurant. «Le cinéma s’est adapté à de multiples révolutions : l’arrivée du parlant, de la télévision, de la vidéo, d’Internet. Ce nouveau tournant de son histoire nécessite de repenser les systèmes en place pour anticiper l’avenir. Il faut évidemment protéger les salles, mais cela passera par leur capacité à rassembler autour d’elles. Ainsi devra-t-on travailler sur la pédagogie de l’acte culturel, sur l’éducation à l’image pour les futures générations de spectateurs. Ce n’est pas comme si le monde n’avait pas changé.»

Et la refonte du système a déjà commencé, avec la mise en place prochaine du décret SMAD (Services de médias audiovisuels à la demande). En échange de la révision de leur délai de diffusion (elles ne peuvent actuellement proposer un film que trois ans après la salle), les plateformes devront réinvestir 20 % à 25 % de leur chiffre d’affaires français dans la production audiovisuelle (séries comprises) avec une obligation de variété dans les contenus.

«Produire du tout-venant ne suffira pas», analyse le cinéaste Pierre Jolivet, président de l’ARP, la société des Auteurs, réalisateurs et producteurs. «Il faudra se démarquer car l’eau tiède n’aura bientôt plus de goût. Nous aurons certes envie de comédies pour respirer mais, à l’heure où nous comprenons que la vie est en danger, nous réclamerons aussi des films qui auront du sens.» Un argument aussi valable pour les plateformes que pour les diffuseurs et partenaires traditionnels, comme les chaînes de télé. Lesquelles affichent déjà, selon Manuel Chiche, «une volonté de sortir du cadre et une lassitude pour les sujets habituellement traités par le cinéma français». Dirigeante des productions De l’autre côté du périph’, Laurence Lascary le rejoint : «Les lignes éditoriales vont évoluer, se restreindre. Les films singuliers, qui donnent à voir d’autres points de vue, pourraient en bénéficier. Je crois au renouveau. Mais je ne suis pas naïve : les machines à casting ou les films avec une approche conservatrice pourraient emporter le morceau…» De quoi freiner les révolutions en marche sur la représentation des femmes et de la diversité ? L’industrie devra rester vigilante.

“Netflix Party” : la nouvelle salle ?

Une autre question essentielle persiste : alors que la crise réduit le pouvoir d’achat et que le streaming s’est installé dans leur quotidien, les spectateurs reviendront-ils en salles ? Interrogés sur cette question, Cédric Klapisch et Éric Toledano, nouveau vice-président de l’Académie des César, comptent sur l’expérience commune de la salle et la rencontre avec le public, quand Joann Sfar mise sur la cinéphilie française et l’édification de soi à travers les récits des autres. Emmanuel Ethis, vice-président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle et sociologue de la culture (auteur de Sociologie du cinéma et de ses publics, éd. Armand Colin), abonde dans leur sens. «La salle a construit tout un art du rendez-vous avec les œuvres. Elle fédère et socialise, ce dont on a le plus besoin.

D’ailleurs, la Netflix Party, qui consiste à visionner un film en même temps à plusieurs et à réagir en ligne, tente de répondre à ce besoin de socialisation culturelle. Mais les souvenirs se construisent avant tout dans ce fil subtil et ténu de l’émotion que nous ressentons en live, au milieu des autres.» Les salles devront néanmoins se réinventer et innover pour affronter la concurrence et conserver leur prestige, inégalable selon Manuel Chiche : «En salles, les réalisateurs ne passent pas inaperçus. Le cinéma est le seul moyen de faire reconnaître des talents.»

Les plateformes s’en servent d’ailleurs aujourd’hui : Mélanie Laurent sera aux commandes du Bal des folles pour Amazon, quand Netflix parie sur les géants Martin Scorsese, David Fincher, Jane Campion ou Jean-Pierre Jeunet, affichant non seulement une volonté de sacraliser son image, mais jouant aussi les refuges pour certains auteurs dont les projets coûteux et «à risque» sont boudés par les studios historiques. Mieux encore : le géant du streaming a acheté deux cinémas à New York et Los Angeles pour organiser des projections événements. «Le cinéma, qui n’est pas dissociable des salles, a inventé les affiches, le box-office, la critique, le public, toute une mythologie, conclut Thierry Frémaux. Les plateformes recherchent et utilisent cette mythologie. Dans vingt-cinq ans, où iront-elles la dénicher si les salles n’existent plus ? Comment leurs contenus feront-ils du bruit sans l’aura que la salle aura conféré aux artistes qu’ils voudront faire travailler ?»

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